La première Poste Aérienne au Monde

Le 23 septembre 1870, réussissant à forcer le Siège de Paris, Le Neptune, premier ballon postal au monde, atterrissait sur la commune du Vieil-Évreux, à 7 km à l’Est d’Évreux.
Pour la vente anticipée du timbre « Ballons montés 1870-2020 », le Club philatélique ébroïcien (CPE) et la mairie du Vieil-Évreux organisent trois journées commémoratives, avec le concours exceptionnel de la Base aérienne 105. C’est l’occasion de rappeler l’épopée de cette première aventure de Poste Aérienne au Monde.

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Il y a 150 ans, le 23 septembre 1870, Paris assiégé par les troupes prussiennes inventait la poste aérienne. Première ville desservie : Le Vieil-Évreux, dans l’Eure. Par un très curieux hasard…

LindberghLe monde entier connaît les pionniers de l’aviation, élevés au rang de héros universels : Lindbergh sur l’Atlantique Nord, Mermoz sur l’Atlantique Sud, Saint-Exupéry dans le Sahara et son ami Guillaumet dans les Andes. Mais qui connaît Jules Duruof au Vieil-Évreux ? Ils ont tous en commun d’avoir risqué leur vie « pour que le courrier passe », comme disait Didier Daurat, le directeur de la mythique Aéropostale, la première grande compagnie aérienne française. Sauf que le vol de Duruof a eu lieu cinquante ans plus tôt, en 1870, à bord d’un ballon gonflé au gaz d’éclairage, sous le feu de soldats prussiens. Petit retour historique…

GEMANY - 2015: shows Otto von Bismarck (1815-1898), Prussian sta

Habilement manipulé par le chancelier prussien Bismarck, en quête d’un conflit avec la France pour fédérer les populations germaniques, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse, le 19 juillet 1870. De défaites en défaites, l’empereur, à la tête du gros de l’armée impériale enfermée dans Sedan, doit capituler le 2 septembre. Deux jours plus tard, sous l’impulsion de Léon Gambetta, la Chambre des Députés prononce la déchéance de l’Empire et proclame la République. Mais rien n’arrête la progression des troupes prussiennes et, le 19 septembre, Paris est totalement encerclé.

Dès lors, plus aucune communication avec l’extérieur n’est possible, y compris avec les troupes qui poursuivent le combat et certains membres du gouvernement qui se sont repliés sur Tours.

Nadar_2020C’est alors qu’entre en scène un personnage haut en couleurs, Félix Tournachon, dit Nadar. Il est le plus grand photographe de son temps. Le tout-Paris est venu ou viendra se faire tirer le portrait dans son studio, de Baudelaire à Wagner, en passant par Berlioz, Sarah Bernhardt, Dumas, Hugo, Zola, Liszt, Manet, Maupassant, Offenbach, Rossini. Génial touche-à-tout, curieux des techniques modernes, Nadar s’est également pris de passion pour les ballons, ces aérostats gonflés au gaz de ville qui permettent aux Parisiens en mal de sensations fortes, de s’élever dans les airs à près de cent mètres, retenus au sol par un câble et un treuil, autrement dit un ballon « captif ».

Ballon4_LeGeantDevenu lui-même un aérostier chevronné, il a réalisé, en 1858, la première photo aérienne au monde et il s’est fait construire, en 1863, un immense ballon de 6 000 m³, baptisé Le Géant à bord duquel il organise quelques périlleux voyages. Il fait tant pour ce nouveau mode de transport qu’il inspire Cinq semaines en ballon à Jules Verne.

Pensant que les ballons captifs feraient d’incomparables postes d’observation des mouvements de troupes et de réglage des tirs d’artillerie, Nadar a créé, en août 1870, la Compagnie des aérostiers militaires dans le but d’en fournir à l’armée, avec deux associés : Camille Dartois et Jules Duruof.

Mais, lorsque, le 18 septembre au soir, la capitale est encerclée, il ne s’agit plus seulement d’observer l’ennemi mais de forcer son blocus pour communiquer avec les provinces non encore occupées.

Les ballons présentent un inconvénient : en 1870, personne n’a encore réussi à les diriger. Ils vont là où le vent les pousse. On peut juste leur faire prendre de l’altitude, en larguant du lest, ou les faire descendre en ouvrant une valve d’échappement de gaz.

Les pilotes de ballons libres n’étant pas légion, le nouveau gouvernement républicain prend contact avec l’amiral de La Roncière-Le Noury commandant en chef de la flotte française, car, paradoxalement, de nombreux marins sont présents à Paris, chargés de la défense des forts entourant la capitale. Personne n’est plus compétent qu’un marin pour faire des observations à la longue-vue, pour lire une carte et une boussole et estimer quand atterrir, hors de portée des Prussiens, après un aventureux voyage au gré des vents. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux sont déjà à la manœuvre des ballons captifs. Quant à l’amiral de La Roncière-Le Noury, c’est un héros des campagnes napoléoniennes qui a gagné ses galons sur le champ de bataille, à Sébastopol et au Mexique comme en Syrie. C’est lui que Napoléon III avait choisi comme commandant en chef de la flotte française à la déclaration de guerre contre la Prusse, avec un projet de débarquement sur les côtes ennemies qui n’a eu le temps de se concrétiser. Accessoirement, La Roncière-Le Noury se trouve être Gambettaconseiller général d’Évreux-Sud depuis 1852 et propriétaire du château de Cracouville, au Vieil-Évreux. Malgré ses sympathies impériales, il se met à la disposition de la République. Il se fera encore remarquer puisque, sous sa direction, les marins parisiens remporteront quelques-unes des rares et éphémères victoires françaises du siège de Paris.

Mais, pour l’heure, le temps presse : il faut, sans attendre, communiquer avec la délégation gouvernementale repliée à Tours pour coordonner le désencerclement de Paris avec les armées de province. Ce projet de poste par les airs a reçu l’approbation de Gambetta, devenu ministre de l’Intérieur, le 20 septembre.

Pour ce premier vol, il faut choisir un ballon parmi la petite dizaine qui se trouve intra-muros. Le Neptune de Nadar semble tout désigné. Depuis le 16, ce ballon de 1 200 m³ a effectué douze ascensions d’observation depuis la place Saint-Pierre, au pied de la Butte Montmartre. Reste à trouver un pilote volontaire. Duruof, l’associé de Nadar, grand patriote et aérostier expérimenté se propose. Il connaît bien Le Neptune puisqu’il en avait été le premier propriétaire.

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Le 23 septembre 1870, avant 6 heures du matin, une foule s’amasse sur la place Saint-Pierre. Le bruit qu’un aérostat allait forcer le blocus s’est rapidement répandu. Les aérostiers ont passé la nuit à regonfler la grande enveloppe zébrée de bandes rouges et noires à partir d’une conduite de gaz servant à éclairer les réverbères de la ville-lumière. Car le ballon a déjà six ans, il a connu plusieurs mésaventures comme un naufrage en mer du Nord, et ses missions d’observation ne l’ont pas arrangé. Autrement dit, le ballon fuit. Mais Duruof est confiant. A 7 heures, une voitures des postes apporte deux sacs, soit environ 125 kg de courrier. C’est une partie du courrier des Parisiens en souffrance depuis une semaine. On a privilégié le courrier administratif ainsi que des exemplaires du Journal officiel. Les lettres de particuliers sont peu nombreuses. « Grand seigneur », l’amiral De La Roncière-Le Noury a offert une longue vue et une énorme boussole de marine aux aéronautes. Ce sera sa seule contribution personnelle aux ballons montés.

A 7 h 45, Duruof saute dans la nacelle. Le vent d’Est qui souffle à une trentaine de kilomètres-heure doit rapidement l’amener hors des lignes prussiennes qui n’occupent pas encore la Normandie. Nadar ordonne à ses assistants de larguer les amarres. Duruof jette un sac de lest et lance : « Rendez-vous au Havre ! ». Le Neptune décolle. La poste aérienne vient de prendre son envol.

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Carte postale ancienne – le Neptune

Les Prussiens ont dû être surpris de voir cet aérostat s’échapper de Paris. D’après la légende, des soldats qui lui auraient tiré dessus auraient été légèrement blessés par la retombée de leurs propres balles et Bismarck, apprenant l’exploit des Parisiens, auraient déclaré : « Ce n’est pas loyal ! ». À sa demande, l’industriel Krupp construira une plateforme mobile portant un petit canon appelée « mousquets anti-ballons ». Sa portée ne lui permettra de descendre qu’un seul ballon, en novembre, et de faire prisonniers ses deux passagers. Si les Parisiens avaient créé la poste aérienne, les Prussiens n’ont pas tardé à inventer la DCA, la « défense contre les aéronefs »…

Curieusement, aucun récit du vol de Duruof n’a été consigné. À l’évidence, il s’est déroulé sans encombre. Cent kilomètres plus tard, trois heures et demie après avoir quitté Paris, le postier des airs s’est senti suffisamment en sécurité pour amorcer sa descente. Il n’était pas au Havre, comme prévu, mais aux abords d’Évreux. L’histoire ne dit pas comment il a choisi son terrain d’atterrissage. Par un incroyable hasard, il s’agissait du parc du château de Cracouville, la résidence secondaire de l’amiral de La Roncière-Le Noury !

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Duruof était muni d’un ordre de mission signé par le directeur général des postes et le chef d’état-major du gouvernement enjoignant tout responsable administratif à lui porter assistance.

Prévenu de cette arrivée, le préfet de l’Eure rapatriera l’aérostier, son ballon et son courrier sur Évreux où il mettra à sa disposition un train spécial. Le lendemain, Duruof sera à Tours pour remettre son précieux chargement.

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Ballon3Après Le Neptune, soixante-six autres ballons quitteront Paris jusqu’à la signature de l’armistice, le 28 janvier 1871. Ils emporteront plus de cent personnes, dont Gambetta, le 7 octobre, parti à Tours pour organiser la guerre en province, et entre 2,5 et 3 millions de lettres, officielles ou privées. Des lettres très recherchées des collectionneurs, plus ou moins rares selon les ballons, voire très rares dans le cas du Neptune.

Les troupes prussiennes continueront leur progression vers l’Ouest. Après quelques escarmouches aux abords d’Évreux le 4 novembre, les troupes prussiennes feront leur entrée dans la capitale de l’Eure le 8. Au plus fort de l’occupation, six mille soldats y tiendront leurs quartiers et imposeront de lourdes charges, financières et matérielles, pour leur ravitaillement. Quatre mois d’occupation, jusqu’au 10 mars 1871, qui laisseront d’autres témoins dans les collections : des timbres spéciaux, imprimés par la Poste allemande, initialement destinés aux régions d’Alsace et de Lorraine occupées, et qui serviront pendant quelques semaines à Évreux.

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Quant à la poste aérienne, elle connaîtra une pause après la levée du siège de Paris. Une pause de près de cinquante ans, jusqu’à ce que les progrès de l’aviation donnent à des entrepreneurs visionnaires comme Latécoère, Farman, Bréguet, Blériot, Renault, servis par d’intrépides défricheurs du ciel tels Mermoz et Saint-Exupéry, le désir de reprendre le flambeau.

Anim_Nadar_TournantMais le plus visionnaire de tous fut encore Nadar, l’initiateur des ballons montés du siège de Paris. Alors que tous ses contemporains rêvaient de mettre au point un ballon dirigeable, il avait pressenti que l’avenir appartenait à un engin motorisé plus lourd que l’air pour lequel il avait fondé, en 1863, une Société d’encouragement de la locomotion aérienne et dont l’idée sera reprise, une nouvelle fois, par Jules Verne…

Avant tout le monde, Nadar, le féru de ballons, avait compris que le ciel finirait par appartenir à l’avion.

Claude Jamet

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